La bataille de l’eau attendra

LE JOURNAL DU DIMANCHE > Dimanche 1er Avril 2012 > ÉCONOMIE

 

ENQUÊTE Face à Veolia et Suez, la naissance du troisième géant de l'eau autour de la Saur et Séché Environnement est compromise

Veolia et Suez peuvent souffler. L'émergence d'un concurrent dans le secteur de l'environnement n'est pas pour demain. Saur, le spécialiste de l'eau, 1,5 milliard d'euros de chiffre d'affaires et 13.000 salariés, ne se mariera pas avec Séché Environnement (traitement de déchets). Le groupe mayennais détient 33 % de Saur, aux côtés du Fonds stratégique d'investissement (38 %), d'Axa (17 %) et de Natixis (12 %). Jusqu'au 27 mai, il peut en prendre le contrôle en rachetant un ticket de 19 % au FSI. «Ce mariage est aujourd'hui impossible », confie l'un des actionnaires avec qui la guerre dure depuis un an. Déjà très endetté, Joël Séché doit en plus trouver 180 millions d'euros pour boucler l'opération. « Il n'aura pas les financements », confirme un de ses banquiers.

L'État voulait s'appuyer sur la Saur pour créer l'alternative au duopole Veolia-Suez, qui truste le marché des collectivités locales depuis quarante ans. Début 2007, les élus français s'étaient inquiétés de l'intérêt du fonds de pension australien Macquarie pour la Saur et ses 10.000 petites communes clientes. À trois mois de la présidentielle, les plus hautes autorités de l'État étaient en alerte. Jacques Chirac suivait le dossier en personne : la Saur est très présente en Corrèze. La Caisse des dépôts finira par mettre le pied à l'étrier à Séché Environnement, au prix d'un fort endettement pour la Saur. Ces fiançailles devaient conduire au mariage puis à la naissance du concurrent de Veolia et de Suez. Tous les politiques applaudissaient.

Les communes veulent de la concurrence

Mais la crise de 2008 est passée par là. La lourde dette de 1,7 milliard d'euros de la Saur est devenue insupportable. Désormais, le torchon brûle entre le président de Séché Environnement, Joël Séché, et son directeur général, Olivier Brousse. Deux hommes que tout sépare. Le premier, entrepreneur autodidacte de 57 ans, veut casser les prix pour plaire aux élus et défier les deux géants français. Face à lui, Olivier Brousse, polytechnicien de 47 ans, quinze ans passés chez Veolia, veut partir à la conquête des grandes entreprises et du monde, notamment au Moyen-Orient et en Europe. Son parcours de quinze ans chez Veolia alimente le fantasme de la «main invisible » de son ancien patron, Henri Proglio. Sa stratégie gênerait moins l'ancienne Compagnie générale des eaux. « C'est faux. Le président a voté toutes les décisions », oppose Olivier Brousse.

Durant l'été 2011, Joël Séché cherche à prendre le contrôle de la Saur. Il fait la tournée des banques. En vain. Le FSI refuse de brader ses parts — en baissant de 180 à 100 millions d'euros — et de lui prêter de l'argent. L'entrepreneur active ensuite ses relations politiques. Il rencontre Jean-François Copé et Laurent Wauquiez, qui lui a remis la Légion d'honneur fin 2009, et ses soutiens centristes locaux Jean Arthuis, sénateur de la Mayenne, et Pierre Méhaignerie, député d'Ille-et-Vilaine. Son ami Philippe Valletoux, père du maire de Fontainebleau et mari de Noëlle Lenoir, ancienne ministre de Jean-Pierre Raffarin, est mis à contribution.

Mais son gros « coup » reste la visite le 20 octobre dernier de Nicolas Sarkozy dans son nouveau centre de tri de déchets à Changé, en Mayenne. Très à l'aise avec les hommes politiques – il les tutoie tous -, il lui offre un chêne pour sa fille, Giulia, née la veille. Il évoque ses problèmes et décroche un rendez-vous à l'Élysée. Quinze jours plus tard, lors d'un tête-à-tête avec le Président, il fustige le FSI, qui l'empêche de créer son nouveau fleuron de l'environnement. À six mois de l'élection, l'argument fait mouche. Nicolas Sarkozy réclame la tête du patron du FSI, Jean-Yves Gilet, qui sera sauvé in extremis par le patron de la Caisse des dépôts, Augustin de Romanet.

Station d'épuration de l'agglomération de Brive. PATRICK ALLARD/REA

La Saur joue maintenant sa survie

Le combat atteint son paroxysme début mars. L'entrepreneur mayennais dépose alors plainte pour malversation. Une filiale de la Saur a acheté un immeuble 5,3 millions d'euros. Selon, lui, document à l'appui, il ne vaudrait que 800.000 €. «Nous avons une étude d'expert qui prouve que ce prix est juste », se défend Olivier Brousse au JDD. « Il va continuer à mettre la pression », confirme un proche de Joël Séché. Son objectif : garder un levier alors que son mandat de président ne sera pas renouvelé fin mai.

La Saur, elle, est à l'affût de quelque 250 millions d'euros pour assurer sa survie. Des investisseurs seraient sur les rangs, comme la Caisse de dépôt et placement du Québec. Cette fois, la nationalité des financiers n'inquiète plus les élus. « Les communes veulent ce troisième acteur de l'eau pour la concurrence. Mais il faut que ces conflits se calment », tranche Jacques Pélissard, président de l'Association des maires de France. Isolé, le patron du groupe Séché ne désarme pas. Il va « vendre » son projet à la gauche. Si elle revient au pouvoir, tout est possible. MATTHIEU PECHBERTY